Hellerwork: pour aligner corps et esprit
Hellerwork: pour aligner corps et esprit" par Danielle
Brabant
Guide Ressources, vol. 6, no. 3, 1991, pp. 79-81.
«Sa main dénouait des muscles sous mon épaule gauche et je
sentais toute ma poitrine prendre de l'expansion. A un moment donné, j'ai
senti mon cœur s'ouvrir, j'ai été envahie par une grande paix
intérieure. Des vagues d'amour montaient en moi. je me suis mise à
parler de ma mère et de mon chum.»
Marie Vaillancourt vient de compléter 11 séances de Hellerwork qui
l'ont aidée à réaligner et à réintégrer
des parties de son corps, occultées par deux ans de pur travail
intellectuel.
«J'ai été fascinée de redécouvrir le lien
indéfectible entre mes attitudes corporelles et mes attitudes mentales. J'ai
expérimenté de nombreuses techniques de travail corporel, mais
j'avais oublié combien la structure corporelle est l'expression exacte de la
structure mentale. C'est comme l'envers et l'endroit d'un gant.»
Il ne suffit dont pas de changer la structure du corps: ainsi raisonne Joseph
Heller après quelques années de pratique du Rolfing. Après la
mort de Ida Rolf, cet ancien ingénieur étudie notamment
l'énergie et les chakras, et fonde en 1978 le Hellerwork (en Californie bien
sûr), qui intègre trois inséparables volets: le travail
corporel comme tel, pour libérer le corps des tensions accumulées, la
rééducation des mouvements quotidiens, pour apprendre à
utiliser adéquatement son corps, et le dialogue, pour que les tensions de
l'esprit puissent aussi être exprimées.
Le Hellerwork a gardé une certaine parenté avec le Rolfing: le
réalignement du corps passe par un relâchement en profondeur du tissu
conjonctif. Cependant, la douleur n'est plus l'obligatoire compagne de ce
processus.
Le thérapeute vise d'abord à aligner le corps du client
(tête, cou, épaules, poitrine, hanches, jambes) avec la gravité
pour qu'elle s'exerce sans tiraillement. Tout désalignement oblige les
muscles à se crisper pour lutter contre ce déséquilibre. Il
utilise ses mains pour dénouer les tensions chroniques du fascia,
l'enveloppe musculaire, pour libérer la rigidité accumulée
afin que l'énergie circule librement. Notre enveloppe musculaire est
construite en couches superposées, de sorte que tout stress accumulé
dans une partie se répercute dans tout le corps. Il faut ouvrir la structure
pour décompresser le corps.
A cela doit s'ajouter, croit Joseph Heller, un travail d'éducation,
essentiel pour réapprendre à utiliser son corps et éviter de
recréer un désalignement.
«Je me considère surtout comme un éducateur, confirme Eric
Iversen, praticien du Hellerwork depuis 4 ans. Pour aider les gens à
développer une nouvelle conscience de leur corps, je me fais leur miroir: je
leur montre comment ils marchent, s'assoient, respirent ou ne respirent
pas.»
«Parfois, je prends une photo d'eux pour leur montrer leur posture
habituelle. Par la suite, en travaillant sur leur corps, j'essaie de leur apprendre
à sentir la différence entre la tension et le relâchement. En
somme, j'enseigne simplement aux gens à être ici, maintenant, à
sentir leur respiration, leur corps, leur esprit - ce qui me demande, sur le plan
personnel, de faire le même cheminement. C'est un processus auquel je me suis
éveillé à 28 ans quand j'ai frôlé la mort parce
que mon sang coagulait. À mon arrivée à l'hôpital, je
n'avais que six heures à vivre si je ne répondais pas au traitement.
Il faut dire qu'à l'âge de 16 ans, j'avais subi l'ablation de la rate
à la suite d'un accident de football.»
À moins d'un choc comme celui-là, il semble qu'il faille encore
être au pied du mur pour bouger puisque la grande majorité de ses
clients, entre 13 et 75 ans, ne viennent pas mus par un noble souci de
développement personnel. Le Hellerwork constituent le plus souvent leur
dernier recours. Ils arrivent, traînant avec eux des douleurs tenaces dont
ils n'ont pu se défaire malgré plusieurs tentatives. Les tensions,
explique Eric, découlent essentiellement de trois sources: celles
consécutives à une blessure, chute ou fracture, parfois fort
ancienne; les psychologiques et celles dues à une mauvaise utilisation du
corps.
«Le traitement commence quand je touche à une ancienne blessure,
que la personne s'éveille à cette sensation et accepte de composer
avec ça. Par exemple, quelqu'un peut prendre soudainement conscience d'un
déséquilibre de la hanche qu'il a peu à peu
intégré en compensant, depuis l'enfance, pour une blessure au genou
mal guérie.»
Miroir, miroir, dis-moi comment je me tiens.
Il y a le colérique, à la mâchoire crispée. Le
triste, à la poitrine affaissée. Celle qui retient tout, le dos
barré. Pendant qu'il dénoue tensions et nœuds, Éric
dialogue avec eux. «Le dialogue prenait parfois l'allure d'un innocent
bavardage, mais n'était jamais innocent, confie Marie Vaillancourt. Au fil
des séances, j'ai vu toutes mes peurs apparaître, comme mille et un
fils qui me liaient, m'emprisonnaient. J'étais comme Gulliver au pays des
géants. Puis j'ai senti ces fils sauter un à un.»
Attention: c'est bien de dialogue qu'il s'agit, pas de thérapie. Mais
dans chaque partie du corps loge une mémoire et les émotions
surgissent facilement quand on éveille les sensations. Libérez les
unes, et vous désenclavez les autres. À coup sûr, les patterns
émotionnels émergent, la corrélation entre ces patterns et nos
attitudes corporelles devient palpable.
Chacune des 11 séances de Hellerwork est fondée sur un
thème, qui illustre cette corrélation. Par exemple, la
quatrième séance, sous le thème «contrôle et
abandon», vise à relâcher le plancher pelvien et les muscles de
l'intérieur des cuisses, et nous amène à prendre conscience de
nos attitudes liées au contrôle. Le praticien nous propose alors
d'observer, durant la semaine qui suit, les moments de notre vie où nous
préférons contrôler et dominer les choses plutôt que de
nous laisser aller. En prenant conscience de ces inutiles efforts de
contrôle, nous pouvons relâcher consciemment le bassin... en même
temps que notre attitude.
«C'était fascinant de voir la justesse de cette corrélation,
me confirme Marie Vaillancourt. Le Hellerwork n'est pas intense comme la
bio-énergie, pas profond comme l'intégration posturale, le rolfing ou
le cri primal, mais c'est un processus qui m'a permis une prise de conscience
subtile de mes énergies.»
Changer des attitudes corporelles demande une attention constante, parce que
notre corps tend à revenir à ce qui est le plus confortable comme
posture, sur le plan émotif. «Je me suis rendue compte que je
m'assoyais souvent, jambes et bras croisés, dans une posture qui me
protège et reflète mon système de défense au lieu de
laisser l'énergie suivre son cours, de laisser la rivière couler
librement.»
«En voyant marcher quelqu'un, je regarde où l'énergie est
bloquée, où ça ne bouge pas, explique Éric Iversen. Le
corps peut bloquer des émotions; il est plus fort que l'esprit. On ne peut
changer l'esprit sans que ce changement ne soit ancré dans le
corps.»
Au coeur de ce processus, apprendre à sentir son corps constitue
l'incontournable clef de l'expérience. Eric Iversen en sait quelque chose:
«A 28 ans, je ne sentais pas mon corps. j'étais trop occupé
à tout faire pour les autres pour prendre soin de moi. J'ai dû faire
beaucoup de danse catharsis pour me libérer de mes pattems.»
Le client aussi est invité à collaborer, c'est même
essentiel. Pour lui donner les moyens de participer aux traitements, le
thérapeute remet, à chaque client qui s'engage pour les Il
séances, le Client's Handbook (disponible seulement en anglais,
malheureusement). Tout y est: les principes de base du Hellerwork, les Il
séances détaillées: le but, le thème,
c'est-à-dire les attitudes et émotions liées à cette
partie du corps, l'anatomie touchée par cette séance
(illustrée), les leçons de mouvement qui y sont attachées et
les expériences d'attention à faire entre les séances.
Le déroulement des séances y est bien expliqué. Les trois
premières ne touchent que des couches superficielles du fascia et sont
axées sur des besoins primaires qu'on apprend à satisfaire dans nos
premières années de vie: respirer, se tenir debout, aller au devant
(reaching out). La toute première vise à ouvrir ta poitrine, à
raviver le souffle, à la base de toute vie. La poitrine, une fois
dégagée, peut déjà être mieux alignée avec
le bassin. Viennent ensuite les séances quatre à sept où on
compose avec des thèmes qu'on explore généralement à
l'adolescence: le contrôle et l'abandon, l'intuition (gut feeling), le
refoulement (holding bock feeling) et le développement intellectuel. Pendant
ces séances, le thérapeute travaille sur la musculature plus
profonde.
Les trois dernières séances servent à intégrer le
travail superficiel et profond et à corriger les problèmes
particuliers de chacun. Ces séances sont liées à la
maturité: valeurs masculines et féminines, intégration et
accomplissement de soi (coming out into the world).
Cette série de séances s'avère bien structurée.
Comme notre corps. Toutefois, je me demande si ce pattem convient à tous. Le
Hellerwork est encore jeune. Reste à voir si les thérapeutes qui
seront formés, au fil du temps, sauront lire les corps, ajuster cette
séquence et s'adapter aux besoins de chacun. Le livret propose un programme.
Espérons qu'il ne deviendra pas un corset. Pour l'instant, le Hellerwork
présente un délicat équilibre entre le travail corporel plus
classique et la psychothérapie. Un équilibre à conserver.
Ce texte a été publié par le Guide Ressources, vol. 6, no.
3, 1991, pp. 79-81.
Tous droits réservés par Danielle Brabant.
